L'idée de Belga Bordeelo, la nouvelle création de Frédérique Lecomte qui sera présentée à Mons et puis à Gand, en flamand et en français, est née d'une interpellation faite à la metteuse en scène bruxelloise : « Pourquoi t'occupes-tu toujours du conflit des autres et pas de celui qui divise les Belges ? » Elle avait pourtant déjà travaillé avec des Flamands comme avec des Wallons, mais n'avait jamais réuni les deux communautés.
Depuis quelques semaines, Frédérique Lecomte est le lien entre la Maison folie de Mons et Victoria Deluxe, un centre socio-artistique gantois. Les deux structures développent une démarche axée sur la création participative.
Sur scène, des comédiens non professionnels, des citoyens lambda. Sept Gantois et sept Montois. Parmi eux, certains ont déjà pris part à des projets participatifs de la Maison folie ou de Victoria Deluxe. L'objectif du partenariat développé par les deux structures était de rassembler leurs publics respectifs. « Le théâtre permet de fluidifier les relations, de décloisonner », explique Frédérique Lecomte. Il recrée du symbole et du sacré, mais il ne fera pas la révolution au niveau politique. Si c'était le cas, les dirigeants feraient du théâtre, pas de la politique. Il ne faut pas croire que « Belga Bordeelo va empêcher une scission. Ce n'est pas de la propagande, ni pour rester unis, ni pour se séparer. »
En guise de méthode, il y a l'improvisation à partir du vécu des comédiens citoyens. « Je fais les autres se dire », explique la metteuse en scène dans ce qui ressemble déjà à une « traduction belge ». Avec, en guise de stimuli, des questions telles que : de quoi avez-vous honte ?, par quoi êtes-vous complexés ?, qu'épargnez-vous ?
Frédérique Lecomte fait surgir la parole. « Sous couvert de la fiction, les gens peuvent dire ce qu'ils veulent. » Afin que cela sonne juste, que chacun puisse s'identifier et se retrouver dans les propos contradictoires, Frédérique Lecomte s'est fait aider d'Yves Wellens, dramaturge bruxellois auteur de sept récits de fiction qui, dans D'Outre-Belgique, envisagent la fin de la Belgique sous divers angles.
Chacun s'exprime dans sa langue. Et dans chaque groupe linguistique, certains assument une traduction simultanée. Cela donne des résultats tantôt cocasses, tantôt émouvants. Comme quand Mama Anna, la Congolaise montoise adoptive, pratique une forme d'auto-louange, cette tradition des terres reculées de son pays, pour expliquer, en lingala, qu'elle a « de la valeur, du poids », qu'elle a élevé ses enfants et travaillé, qu'elle était l'épouse d'un colonel. Sa compatriote Mama Marie traduit en français, ensuite, à son tour, Stefan assure l'interprétation en flamand. Et puis, côté loufoque, vaguement surréaliste, cet « accident » promptement intégré au spectacle lui-même, quand Frédérique Lecomte cite les questions que les comédiens ont posées plus tôt dans le processus de création. À tour de rôle, chacun pose une de ces questions et le public est appelé à répondre « oui » ou « non », « ja » ou « nee ». Quand l'un demande en français « Connaissez-vous La mer de Charles Trenet ? », dans la traduction flamande, cela devient « Connaissez-vous la mère de Charles Trenet ? »
Le rire rassemble ces quatorze comédiens. Ce n'est pas plus la belgitude qui les unit, que la Flandre ou la Wallonie qui les sépare, c'est le plaisir de jouer lui-même et la chaleur humaine du groupe qui les rapprochent l'un de l'autre. Le drapeau belge ne couvre que la moitié du contenu de Belga Bordeelo. Sur la scène, ce sont d'abord les récits individuels qui frappent le public. Chacun raconte ses souvenirs parfois douloureux. La honte devient le cirque, le chômage est le matériau d'un monologue pressant. « J'ai même voulu raconter la mort de ma mère, raconte Milo qui a grandi en Serbie. Mais c'est encore trop proche, cela ne me réussit pas. » Pour Milo pourtant, le théâtre est une fantastique thérapie. « Avec mon diabète, mes jambes sont toujours froides, mais assez bizarrement, ici sur la scène, je le sens à peine. » Agile, il saute sur la double échelle avec le reste du groupe pour tracer le portrait d'une Belgique unie. L'union semble quand même encore faire la force.